Le dialogue

04-06-2014
Paweł Huelle et Marek Wittbrot (Gdańsk, 2007). Photo Michael Wittbrot © Re/cogito

Le dialogue appartient aux valeurs les plus anciennes, les plus respectées et les plus essentielles de notre culture. On peut légitimement parler de l’importance fondamentale du dialogue car sans l’échange de la pensée, des expériences, des idées et des convictions, le développement de la civilisation serait impossible.

L’une des plus belles expressions de dialogue, est l’œuvre philosophico-littéraire de Platon. La figure de Socrate qui y apparaît, dessine un type d’homme à la fois grec et universel, pour qui le dialogue représente tout : un processus de connaissance, un chemin vers la vérité, un mode de vie.

Aussi bien l’Ancien que le Nouveau Testament donnent à la notion du dialogue une nouvelle signification. Car dans les deux Livres Saints, il n’est plus seulement question de la dimension humaine du dialogue, mais de la relation à Dieu. Toute l’histoire de notre espèce, commençant par la création d’Adam, constitue, selon la tradition biblique, un dialogue incessant que Dieu engage avec l’homme. Dieu appelle chacun – comme il le fit avec Abraham – à entendre sa voix et attend en retour la réponse de l’homme. Le Christ avec une délicatesse exceptionnelle sait prêter attention à ce que les gens qui l’entourent ont à dire, mais il exige aussi résolument qu’on entende Ses paroles.

L’instrument du dialogue est le Logos, le Mot, la langue, le langage : le plus parfait moyen de communication. Le judaïsme et la chrétienté inventent donc ce type du message religieux dans lequel l’homme est invité à la conversation avec Dieu. Parmi les religions anciennes, aucune n’accordait aux mortels une telle position. C’est sûrement pour cette raison que tous les totalitarismes du XXe siècle, en supprimant avec acharnement le dialogue de l’espace social, tentaient d’anéantir les racines de la tradition religieuse judéo-chrétienne.

Dans les démocraties contemporaines, le dialogue est galvaudé et demeure un concept vide. Lorsque tout le monde parle de tout à tout le monde – comme dans un gigantesque et ininterrompu talk-show – nous n’avons pas affaire au dialogue mais à un cafouillage. Pour pratiquer le dialogue, il faut avoir de la considération envers la langue et respecter son interlocuteur. De nombreux artistes, politiciens, voire des religieux, cultivent l’art du monologue, en voulant nous faire croire qu’ils dialoguent avec nous. A leur sujet Moïse a dit – « leur vin est un venin de serpent, un violent poison de vipère ».

Paweł HUELLE

Traduction : Liliana Orlowska

Paweł Huelle, né à Gdańsk le 10 septembre 1957, est un écrivain polonais, prosateur et auteur de nouvelles. Il a étudié la philosophie à l’Université de Gdańsk, dont il est diplômé, puis la littérature et l’histoire. Il a d’abord travaillé au service de presse de Solidarność. Ensuite, il a été journaliste, puis directeur de la Télévision polonaise dans sa ville natale, de 1994 à 1999. Il connaît un succès international dès ses débuts littéraires avec la publication, en 1987, du roman Weiser Dawidek ; le film Weiser, réalisé par Wojciech Marczewski en 2000, est l’adaptation cinématographique de ce livre. Gdańsk et ses environs servent de décor à pratiquement tous les romans de Huelle ; l’auteur met un soin tout particulier à la description historique des différents lieux où se situent ses récits. En France aux Éditions L’Age d’Homme a paru en 1990 son premier roman Weiser David, et aux Éditions Gallimard en 2000 un recueil de nouvelles, Rue Polanki, et en 2002 un roman, Mercedes-Benz.

[VI 2014]